ÉDITORIAL
Interpellé(e)s au cours du carême

À son baptême, Jésus a entendu une voix venant du ciel dire : Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis toute ma confiance, écoutez-le.

C’est comme si Dieu avait mis sur les épaules de Jésus la responsabilité de Maître de  bergerie. Jésus sent qu’il doit prendre du temps pour réfléchir, qu’il lui faut être seul pour parler de cela avec son Père. Au cœur de lui, il entend un appel à se retirer dans un lieu qui favorise la rencontre avec Dieu, son Père. Ce lieu, c’est le désert. Dans cet immense espace, le silence est impressionnant, c’est un lieu où l'on peut s’arrêter pour apprendre qui l'on est, d’où l'on vient, quel est son grand et unique désir. On découvre alors ce qui est vraiment important pour soi.

Karin Hipp, batik

Nous allons rencontrer Dieu dans notre cœur, mais nous allons avoir aussi de la visite dans notre tête. Satan est intelligent, il a même pensé pouvoir tromper Jésus. Ça n’a pas réussi. Mais il va aussi s’essayer avec nous durant le temps du carême : il va nous dire que nous ne sommes pas de taille à mener le combat de Jésus. Que Dieu ne peut pas être satisfait de la manière boiteuse avec laquelle nous avançons. Si nous en sommes là aujourd’hui, avec nos échecs et nos incertitudes, ce n’est pas par la volonté de Dieu, mais suite à notre manque de générosité, nos erreurs et nos lâchetés, nous suggérera-t-il.

Satan se trompe, il nous amène à raisonner comme si Dieu avait oublié que nous sommes faibles et impuissants. Il veut nous mettre dans la tête que le plan de Dieu sur nous ne peut être lié qu’à des comportements irréprochables et sans défaillances. C’est


Nos chemins tortueux peuvent devenir des fleuves de lumière, capables de nous inonder de paix.
 

seulement quand nous faisons de bonnes actions que Dieu est là. En pensant ainsi, nous ne prenons pas conscience que nous prêtons à Dieu une manière de penser et d’agir qui se modèle sur la nôtre, alors que nos chemins tortueux pourraient devenir des fleuves de lumière capables de nous inonder de paix. Si seulement nous pouvions nous attarder davantage à penser que Dieu n’est pas un contremaître dont les exigences sont dictées en fonction du rendement et de la productivité.

Pensons un instant à ce que pourrait devenir notre existence s’il nous arrivait de reconnaître la présence aimante du Sauveur dans le désert qui est aujourd’hui le nôtre, celui de nos petitesses dont nous n’arrivons pas à nous affranchir? Le regard de Dieu est différent du nôtre.

Si le Sauveur s’est émerveillé de la splendeur qui pouvait émaner d’une prostituée qui lui offrait sa misère, s’il est tombé en admiration devant les trois sous donnés par une pauvre veuve dans le tronc du temple, s’il a pu être rempli de joie dans le simple geste de poser ses mains sur la tête d’enfants agités et criards, comment ce même Dieu, va-t-il mesurer la valeur de notre pauvre vie et les efforts maladroits qui jalonnent nos parcours?

Il nous faut comprendre que l’essence de la conversion évangélique n’est pas située d’abord dans le changement de nos habitudes et dans la correction de nos travers, mais dans la découverte émerveillée de la générosité de Dieu, qui n’exige rien d’autre que l’aveu de notre faiblesse entre ses mains.

L’amour consent à donner une chance à l’autre, en mettant de côté la stricte manière de bien faire.

Nous aurons suivi le Sauveur jusqu’au fond du désert non pas quand nous serons allés au bout de nous-mêmes, mais quand, avec tous les sauvés du monde nouveau, nous attendrons de lui seul l’indulgence débordante dont notre cœur malade a constamment besoin et que son cœur de Père est toujours disposé à nous offrir.

Lucille Lepitre, fcscj
D’après le texte de Yves Girard, Croire jusqu’à l’ivresse !, p.146.

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