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Barraute en Abitibi
Pour que l'Évangile se propage Vive la fraternité Présente en Uruguay Quand la liberté est en jeu Un pilier de la revue "L'autre parole"

La Bonne Œuvre en Abitibi : 80e à Barraute

Les 8 et 9 octobre 2005, Barraute était en fête: on y célébrait le 80e anniversaire de l’arrivée des Filles de la Charité du Sacré-Cœur de Jésus en terre abitibienne. À cette occasion, un hommage a été rendu à toutes celles qui ont œuvré à Barraute depuis quatre-vingts ans. C’est Mme Florence Delisle, en collaboration avec Mmes Jeanne-Mance Delisle et Thérèse Auger, qui a composé le texte dont nous vous présentons de larges extraits.

[…] Selon le vœu du bon et légendaire curé Langlais, appuyé par son évêque Mgr Rhéaume, le 25 août 1925, quatre religieuses arrivent en pays neuf, par le train, à Barraute, Abitibi, et prennent la gouverne de l’école mixte du village, assurant l’instruction et l’éducation des enfants. La commission scolaire signe un contrat avec la communauté et l’école construite au début des années 20 devient aussi la résidence de nos Sœurs. […]

Les religieuses enseignent, gardent des petits pensionnaires et s’occupent de la sacristie et de la musique à l’église. Sans électricité, les travaux ménagers et scolaires sont ardus. Il faut chauffer la fournaise pour réchauffer l’école, et accueillir les écoliers dont certains viennent de la campagne. Il faut lire et écrire à la lampe ou à la chandelle, monter l’eau à l’étage, faire le lavage dans une cuve, comme font nos mères à la maison pour leurs familles nombreuses. La tâche est lourde dans ce pays de colonisation et les religieuses continuent la Bonne Œuvre de leur Fondatrice.

Nos sœurs portent la longue jupe noire plissée et la croix de Jésus, serrée contre leur cœur, dans le drapé de leur corsage blanc, témoignage de l’amour qu’elles portent à Celui qu’elles ont choisi. Les légers tintements du lourd chapelet aux grains de bois noir, pendu à leur taille, et la coiffe blanche s’ouvrant comme deux ailes sous leurs pas pressés, resteront à jamais dans notre mémoire une image de dévouement, de vigueur et de fidélité.

Le mystère de la robe, l’autorité que conférait le savoir et la dévotion de nos sœurs, cela nous impressionnait tant que nous étions quelques-unes parmi les filles à les imiter. Une fois à la maison, pour jouer à l’école, à l’aide d’une pince à cheveux, nous fixions, de chaque côté de notre tête, deux grandes pages couvertures d’un cahier à dessin. Et ainsi, investies de l’importance de notre rôle, nous faisions aller les ailes de carton à qui mieux mieux, devant notre classe imaginaire. Imitant d’un claquement de doigts l’inimitable petit claquoir de bois, nous donnions le signal pour les déplacements et nous en multipliions le nombre avec plaisir, disputant fort les garçons turbulents, ne mettant aucunement en doute la nécessité d’une discipline dans une classe.

À voix haute, nous récitions nos leçons, nous priions pour la paix dans le monde, déclamions des fables, chantions des cantiques et des chants que nous apprenions pour des messes, pour les fêtes de monsieur le Curé et de Sœur Supérieure ou pour d’honorables visiteurs ou des Mères venues de France. Sous l’influence de nos sœurs, nous accumulions, sans aucun doute, les connaissances dont nous avions besoin pour nous ouvrir à notre culture, à la musique, au théâtre, aux chants, aux lectures, même aux sports, à tout ce qui devait plus tard orienter notre vie. […]

Dans les années 50, avec la venue de l’électricité et du téléphone, et l’ouverture de nouvelles mines, beaucoup d’élèves fréquentent nos écoles. L’ouvrage ne manque pas pour nos religieuses et plusieurs d’entre elles travaillent dans les paroisses du Nord: Barville, La Morandière, Champneuf, Rochebeaucourt et Despinassy, peuplées de nombreuses familles.

Beaucoup de gens s’en vont lorsque les mines ferment, ce qui amène une diminution de la population scolaire. Avec la Révolution tranquille des années 60, l’État prend l’éducation en charge en créant un ministère de l’éducation. Plusieurs professeurs laïcs sont engagés et les religieuses signent, personnellement, leur contrat avec la commission scolaire. […] Durant les années 1970, la vieille gare du chemin de fer, déménagée et rénovée, devient la «maison des sœurs». Nos religieuses s’habillent en laïques et sont appelées par leur nom de naissance.

Des dernières années de présence dans nos écoles, il nous fait plaisir de mentionner trois religieuses qui ont œuvré auprès de nos enfants avec un zèle inlassable. Sœur Lucette Arguin a enseigné au primaire pendant une vingtaine d’années. Beaucoup d’élèves ont pu profiter de son écoute, de sa gentillesse et se souviennent de son magnifique cerisier de Jérusalem. À sa retraite, elle s’est occupée de la pastorale auprès des enfants. Sœur Simone Roy a été directrice à l’école primaire Notre-Dame du Sacré-Cœur de 1970 à 1986. Cette grande dame y fut très appréciée. Une petite fille a dit qu’un jour, elle serait une sœur Simone pour pouvoir se promener dans les corridors. Enfin, sœur Rita Turgeon a enseigné avec patience et passion le français à la polyvalente Natagan. Elle savait sourire avec indulgence aux plaisanteries des adolescents. Ses élèves attentifs ont été fiers d’arriver au cégep avec un bagage solide dans la connaissance de notre langue.

On ne saurait prétendre que toutes les petites filles qui «jouaient aux sœurs» sont, plus tard, devenues des religieuses, mais plusieurs jeunes filles, pour suivre l’exemple de leur modèle, quittèrent le confort du foyer, la tendresse d’une mère, la protection d’un père, la complicité des frères et sœurs, les amis, le clocher de leur village, pour s’en aller se consacrer à l’amour et au service de Jésus et de la communauté. Peu d’entre elles sont revenues œuvrer à Barraute et dans les environs.

Nous les nommons, ici, avec joie: Sœurs Prudentienne Chevalier, notre doyenne, Gaétane Picard, Hélène Naud, Lucille Naud, Lucille Castonguay, Yvette Castonguay, Henriette Marcotte, Lucette Galarneau, Geneviève de Carufel. Quelques-unes ont gravi leur mont des Oliviers et quitté notre monde: sœurs Aline Marcotte, Thérèse Castonguay et Thérèse Poirier. Mesdames Liliane Jobin, Renelle Auger et Yamona Gamelin ont quitté la communauté pour continuer leur œuvre dans le monde.

Parmi nous, aujourd’hui, les religieuses donnent de leur temps et de leur savoir-faire. Nos sœurs Prudentienne Chevalier, Denise Blanchard, Noëlla Vachon, Claire Verrette, Madeleine Boisvert, Annette Houde, Rita Pelletier, Simone Gagné et Agathe Lareau poursuivent la mission de leur Fondatrice: elles visitent les malades, s’occupent d’animation pastorale et paroissiale, d’accompagnement spirituel et de partage avec les plus démunis dans le monde. Elles s’impliquent dans les activités du milieu avec assiduité et générosité, et accompagnent les vingt-cinq membres associés à la Congrégation, de l’Abitibi.

Nos sœurs avaient l’habitude d’écrire, au tableau noir, une pensée qui nous servait de guide, chaque jour. Si on pouvait, en cet instant, en écrire une, elle serait toute simple et connue de tous: «On juge l’arbre à ses fruits.»

Nos sœurs ont semé le grain de sénevé. Elles ont chéri le champ fertile et l’humble grain s’est élevé. Aujourd’hui, dans le grand jardin dont elles ont fait la première semence, on ne compte plus les arbres fleuris qui ont donné et produisent toujours les fruits du savoir et de l’éducation.

Nos religieuses ont écrit une page de notre histoire. Certaines d’entre elles font encore partie de notre communauté, de la vie de nos enfants et de notre vie d’adultes. Mes sœurs, merci!

Delisle, Delisle et Auger

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